Tout beau tout nouveau

TOUT BEAU, TOUT NOUVEAU : LE MEMORIAL NATIONAL POUR LA PAIX ET LA JUSTICE A MONTGOMERY

Sur la route entre La Nouvelle-Orléans et Atlanta, vous traverserez l’Alabama. Et c’est bien là le problème, on traverse l’Etat mais on ne s’y arrête pas. Pourtant, cela vaut le coup d’y faire une halte. D’abord, parce qu’une pause s’impose sur les 5 heures qui séparent les métropoles. Mais aussi parce que la capitale, Montgomery, est de plus en plus attractive. Tout ceci est encore confidentiel mais plus pour longtemps. Alors que la ville rappelle le boycott, Rosa Parks et le début de la notoriété de Martin Luther King, l’histoire des Afro-Américains colle à cette ville. Et ils y sont encore nombreux. Une semaine après leur ouverture, je me suis rendu dans les deux nouveaux lieux de mémoire de cette histoire : le mémorial national pour la paix et la justice et le Legacy museum.

Petite introduction des lieux de mémoire afro-américains dans le deep south

L’esclavage a beau être interdit depuis la guerre de Sécession, les plaies ne sont toujours pas cicatrisées. Et dans le Deep South, anciens Etats de la Confédération, c’est encore plus compliqué. Certes, Memphis, Birmingham et Atlanta disposent de musées dédiés aux droits civiques et à l’histoire des Afro-Américains en général (cliquez ici). Charleston traite d’un sujet intéressant dans l’un des anciens marchés aux esclaves tandis que le Whitney Museum en Louisiane est la seule plantation qui focalise son propos sur les esclaves, les autres les délaissant au profit des propriétaires. Montgomery va à mon sens plus loin en traitant de deux autres sujets méconnus: les lynchages et l’incarcération de masse.

LE Mémorial pour la paix et la justice : parler enfin des lynchâges

Ce lieu est poignant. C’est le premier mémorial dédié aux lynchages. Des dizaines de milliers de Noirs ont vécu cette période difficile après avoir délié leurs chaînes de l’esclavage. C’est à ces victimes que le mémorial national pour la paix et la justice rend hommage.

Quand on entre, on est saisi par les œuvres de l’artiste ouest africain Kwame Akoto-Bamfo intitulées Nkyinkyim Installation. Ce sont des sculptures représentant des esclaves qui atterrissent sur le Nouveau Monde et qui sont totalement perdus et désemparés.

Puis vous entrerez dans le dit bâtiment. Le concept est le suivant : une structure faite de 800 stèles en acier corten alignés. Ils représentent chacun un comté où il y a eu des lynchages. On voit que c’est un phénomène qui est allé au delà du Deep South même si bien sûr, les Etats de Louisiane, Alabama, Tennessee, Caroline du Sud et Géorgie sont très représentés. Sur chaque stèle, on retrouve le nom du comté et celui des victimes mortes après que la foule s’en soit pris à eux. On y ajoute la date de leur mort. Souvent on peut en compter des dizaines. Certaines stèles ne peuvent inscrire tous les noms et préfèrent mettre le chiffre pour mettre en avant l’acharnement de masse. Ainsi, on peut lire avec effroi qu’une des stèles contient plus de 200 noms.

N’hésitez pas à demander au personnel du mémorial des renseignements, des Afro-Américains qui vous en disent plus sur le mémorial national pour la paix et la justice. Ils évoquent avec émotion cette partie de l’histoire qui est peu enseignée aux Etats-Unis, l’histoire des Afro-Américains s’arrêtant à l’esclavage et à Martin Luther King. Ils m’ont expliqué que l’usage de l’acier corten n’est pas le fruit du hasard. Il rouille et devrait ruisseler le long des stèles, rappelant le sang versé des lynchés. Quand j’ai posé la question du dernier lynchage répertorié, ils m’ont répondu qu’officiellement, c’était à Mobile en 1981. Mais il y en aurait eu un encore cette année.

Le couloir suivant vous évoque l’histoire de quelques une de ces victimes. Et c’est l’effarement qui nous emporte. Quelques exemples pour vous donner le ton. Fred Alexander, lynché et brûlé vivant par des centaines de spectateurs à Leavenworth au Kansas en 1901. Il était un ancien vétéran. General Lee (ce n’est pas ironique) a été lynché en 1904 à Reevesville en Caroline du Sud car il avait frappé à la porte d’une femme blanche.Enfin,  Lacy Mitchell, à Thomasville en Géorgie en 1930, pour avoir témoigné contre un homme blanc accusé de viol sur une femme noire. Ce ne sont que quelques cas sur 10 000 recensés. Il y en a sûrement bien d’autres.

 

Le bâtiment s’ouvre sur un parc où vous verrez des stèles mais cette fois couchées. Toujours des comtés, des dates et des noms de victimes. Mais si elles n’ont pas été montées, c’est parce que ces comtés n’ont jamais reconnu les faits. C’est glaçant de voir que beaucoup d’entre eux se situent en Alabama, Etat de Montgomery.

En continuant votre promenade dans le parc, vous pourrez vous arrêtez dans le monument Ida B. Wells connue pour avoir dénoncé les lynchâges (cliquez ici). Il y a aussi la sculpture de Dana King Guided by Justice dédicacée aux femmes qui ont maintenu le boycott des bus à Montgomery. A la fin de votre visite, lisez attentivement le poème d’Elizabeth Alexander. Vous ne ressortirez pas pareil du musée national pour la paix et la justice.

The legacy museum : from enslavement to mass incarceration

Cependant, Montgomery ne s’est pas arrêté au mémorial national pour la paix et la justice pour commémorer l’histoire afro-américaine en ces temps troublés. C’est aussi cette  histoire que la ville a choisi comme thème de nouveau musée. Son nom : le Legacy museum.

Quand vous y entrez, il n’y aura qu’une seule salle. Pourtant, l’information y est dense, la présentation claire et l’émotion palpable. Divisé en 4 sections, le musée retrace les grandes périodes qu’on vécu les black people aux Etats-Unis.

On commence bien sûr par l’esclavage. Si vous êtes déjà allés à Atlanta, Memphis ou Birmingham, vous aurez déjà des connaissances sur le sujet. Mais on y apprend tout de même des choses. Sachez que le lieu où se situe le musée n’est pas le fruit du hasard. Il se situe à l’emplacement d’un des nombreux anciens marchés aux esclaves de la ville. Et ils ont reproduit dans cette section les différentes publicités de vente d’esclaves. Ce n’était qu’il y a encore deux siècles. Ce marché aux esclaves n’était pas loin de la gare, un emplacement idéal pour ce genre de commerce. On venait les chercher à Montgomery car c’était encore dans le Vieux Sud et particulièrement en Alabama qu’ils étaient les plus nombreux.

La deuxième partie est un écho au mémorial national pour la paix et la justice. Il s’intéresse bien évidemment à la période des lynchages. Vous en avez beaucoup appris déjà dans l’autre site mais là, on insiste sur la mise en scène de ces crimes horribles. Sur des photos, des Noirs morts, en train d’être brûlés ou prêts à perdre la vie sont scrutés par une foule.Combele de l’horreur, ce ne sont pas que de simples photos mais des cartes postales.. Et oui, les Blancs qui perpétraient ces atrocités en étaient fiers. On les traînait parfois dans toute la ville comme dans un carnaval et on annonçait leur mise à mort dans la presse. Plusieurs milliers de curieux se pressaient à la « fête ». Plus loin dans le musée, des pots en verre avec de la terre à l’intérieur attire aussi l’attention. Si la mise en scène est magistrale, ce que renferment ces contenants est plus tragique. Il s’agit de plusieurs mottes de terre différentes récoltées sur les lieux de lynchages.

Plus connue, la troisième section s’intéresse à la ségrégation. Penchez vous néanmoins sur le panneau qui met en relation la Cour suprême et le mouvement des droits civiques. En fonction de la période, des juges qui la composaient, l’égalité des droits avançait ou reculait. Elle a par exemple jugée constitutionnelle la ségrégation dans les Etats du Deep South qui l’avaient présentée sous l’appellation « séparés mais égaux ». Des cartes permettent également de mieux illustrer le phénomène

Enfin, la fin de la ségrégation ne marque pas un dénouement heureux. Aujourd’hui, l’incarcération de masse s’y substitue. Les nouvelles technologies vous font écouter les témoignages d’Afro américains en prison. Si en 1972, 300 000 personnes peuplaient les prisons américaines, elles sont 2,3 millions aujourd’hui. C’est aux Etats-Unis qu’il y a le plus haut taux d’incarcération au monde. Un noir sur trois entre 18 et 30 ans aujourd’hui est en prison, sursis ou liberté conditionnelle. 50 à 60% des hommes de couleur de villes comme Baltimore, Los Angeles ou Washington se retrouvent dans cette situation, souvent issus des quartiers défavorisés. Cette incarcération a d’autres conséquences que le simple emprisonnement. Elle vous prive dans certains Etats du droit de vote comme en Alabama où 34% des hommes noirs l’ont perdu. C’est comme un retour en arrière, avant l’abolition de l’esclavage. Certains Etats incarcèrent même des enfants à vie comme le permettent leurs lois. Souvent des gosses issus des minorités. Les images où les mères disent adieu à leurs gamins au tribunal sont bouleversantes.

Pour aller plus loin

Ces deux lieux de mémoire sont à l’origine de l’association EJI (Equal Justice Initiative) dont le créateur est Bryan Stevenson. C’est eux qui ont notamment beaucoup travaillé pour documenter les lynchages, ce qui fut précieux pour la création du mémorial pour la paix et la justice. Cette association à but non lucratif diffuse l’histoire des Afro américains assez méconnue des Américains eux-mêmes. Bryan Stevenson assure régulièrement des conférences dont celle-ci. Il se bat notamment contre l’incarcération de masse.

Lisez également l’article que j’ai consacré à Ida B. Wells et son livre Les horreurs du Sud.

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