Non classé

Qu’est ce qu’on lit avant de partir dans le Deep South? Les horreurs du Sud d’Ida B.Wells

« Les textes que vous allez lire sont ceux d’une héroïne ». Ainsi débute la préface de Nicole Bacharan, politologue et historienne à ses heures, spécialiste des Etats-Unis. Elle est notamment l’auteure de Les Noirs américains : des champs de coton à la maison blanche. Si vous cherchez un livre pour comprendre la souffrance des Afro-américains, cet ouvrage est parfait.

Quand Ida B. Wells écrit les 3 pamphlets qui constituent ce livre, les Noirs ne sont plus les esclaves des plantations de coton. La guerre de Sécession s’est achevée une trentaine d’années plus tôt. Le Sud est vaincu, les États-Unis demeurent. L’esclavage est aboli et le président républicain Ulysse S. Grant a interdit la ségrégation dans les lieux et les transports publics. Mais les tragédies endurées par les Afro-américains (dénomination qui prête à débat) ne s’arrêtent pas avec l’abolition de l’esclavage. Les suprémacistes du Sud reprennent vite le pouvoir et la violence envers les populations noires prend juste une autre forme. En effet, le candidat à la présidence Rutherford Hayes promit aux Etats du Sud , en cas de victoire, le retrait des troupes fédérales.

C’est là que le courage d’Ida B.Wells est mobilisé. Précurseur de Rosa Parks, Martin Luther King, le plus controversé Malcolm X et la présidence d’Obama, la figure de cette journaliste pour la défense des droits civiques est primordiale. Notre héroïne avait anticipé le geste de Rosa Parks puisque quelque années avant l’affaire, elle avait porté plainte contre une compagnie de chemin de fer qui pratiquait la ségrégation, comme partout ou presque au Sud. Si une loi l’interdisait en 1875 , la Cour Suprême l’invalida en 1883, ce que les États du Sud se hâtèrent de la remettre en vigueur. En matière de droit désormais, la loi des États primaient sur celle de l’État fédéral. Alors qu’elle vivait à Memphis, une affaire l’a beaucoup touchée en 1892. Trois de ses amis furent lâchement assassinés pour je ne sais plus quelle raison. Enfin si. Ils étaient noirs. Ils avaient été arrêtés et emprisonnés mais n’eurent pas le droit à leur procès comme la loi l’exigeait. Après cette affaire, elle décida d’aller au Nord écrire sur le thème qu’elle n’eut de cesse de dénoncer : les lynchages. Dès ses premiers écrits, le journal pour lequel elle travaillait à Memphis a été saccagé. Elle ne mit plus les pieds dans le Sud avant une trentaine d’années. Car les lynchages, c’est ce qui se substitue aux horreurs de l’esclavage. Je me suis même demandé si la situation n’était pas pire pour les Noirs une fois libres. Beaucoup d’entre eux furent victimes de cette pratique ignoble dans le Deep South. D’ailleurs, on aurait pu intituler ce livre Les horreurs du Sud et pas que puisque ce phénomène raciste se produisait aussi dans les Etats du Nord, certes dans une moindre mesure. Des histoires se déroulant en Illinois sont ainsi soumises à notre connaissance. Rappelons au passage que même si farouchement anti Sud, cet Etat a fermé ses frontières aux personnes de couleur en pleine guerre de Sécession. Il serait donc un peu caricatural d’opposer un Nord tolérant et un Sud qui ne l’est pas.

                                                                            Ida B.Wells en 1893 (source Wikipédia)

Alors pourquoi ces lynchages ? Bien souvent pour pas grand chose. Des raisons sont évoquées et celle du viol de femmes blanches revient à plusieurs reprises dans ces pamphlets. Or, l’auteure pointe plusieurs problèmes. Bien souvent, une femme blanche qui s’amourache d’un noir est une situation incompréhensible pour les suprémacistes qui ont comme vision une hypersexualisation du Noir et tenaient en horreur les mariages ou couples mixtes. Au lieu de déshonorer la race, on préférait invoquer la bestialité du Noir qui n’aurait laissé aucune chance à sa victime. Toutefois, il arrivait que des femmes blanches aient pu être brutalisées par des Noirs. Seulement pour le même fait, un homme blanc avait droit à un procès alors que le Noir était sorti de sa prison (quand il y parvenait) par une foule haineuse qui l’assassinait de sang froid. Un seul regard vers une femme blanche pouvait s’avérer fatal. Tout ceci se transformait alors en spectacle. Les incendies, les cambriolages, les vols pouvaient être invoqués. Répandre la variole, correspondre avec une femme blanche, sorcellerie étaient d’autres raisons. En 1882, 52 lynchages dans tout le pays avaient déjà eu lieu lorsqu’elle commença à les relater. Le record fut vite atteint en 1892 avec 241 comptabilisés, l’Etat du Mississippi souvent en tête des Etats lyncheurs. Dans le livre, les lynchages eux-mêmes sont expliqués dans des détails sordides. Passés à tabac, on les pendait en retirant la chair de leur peau avant ou après leur mort et on finissait souvent par les brûler, parfois vivants. Dans certains cas, c’est la soi-disant femme blanche déshonorée qui devait allumer le feu. Le dernier pamphlet nous délivre l’histoire incroyable de Robert Charles à La Nouvelle Orléans. Alors qu’avec un ami, ils discutaient sur le perron, des officiers de police les arrêtent sans motif et Charles parvient à s’enfuir. Dans sa traque, il tue un policier. Une grande partie de la ville se mit à sa recherche mais c’était un as de la gâchette et plusieurs d’entre eux en firent la douloureuse expérience. Cette nuit de 1892 aboutit à une semaine sanglante où des Noirs innocents furent lynchés. Leur seul tort : être au mauvais endroit au mauvais moment. Charles finit aussi par être tué.

Un livre poignant, à lire avant d’entamer un road trip dans un Sud profond. Un ouvrage révoltant qui résonne dans notre actualité, l’élection de Donald Trump, la parole désinhibée des suprémacistes blancs ou encore les incidents de Charlottesville en étant les tristes échos.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *